Présentation du roman-photo La mémoire des scorpions écrit par Christian Bruel et Xavier Lambours.

“Il y a des raisons derrière toutes choses. Les raisons peuvent même expliquer ce qui nous semble absurde. Avons-nous le temps de découvrir les raisons derrière les comportements des êtres humains ? Non. Mais certains prennent le temps. Est-ce ceux qu’on appelle les détectives ? Regardez. Et voyez ce que la vie nous apprend.”

Twin Peacks, David Lynch.

La mémoire des Scorpions est un “Photo-Roman” (ou “PhotoRoman” l’ouvrage présente les deux termes) écrit par Christian Bruel et Xavier Lambours, publié aux éditions La main qui mord en 1991.

Cet ouvrage remarquable a reçu la mention “Prix Graphique” lors de la foire du livre de jeunesse de Bologne en 1992.1

“Enlèvements, trahisons, poison à retardement, masque qui parle, tatouages magiques et secret mortel… en soulevant peu à peu un coin du voile, une jeune Japonaise, devenue amnésique à la suite d’une agression, découvre que perdre la mémoire peut être comme une seconde chance dans une existence mouvementée.”2

Dans ce roman-photo, nous accompagnons Mu, une jeune femme qui a perdu la mémoire. Au cours du récit, Mu mène une enquête pour lui permettre de recouvrer son identité. Nous suivons cette reconstruction biographique qui est ponctué de nombreux surgissements.

Christian Bruel est auteur et éditeur. Il a principalement œuvré dans la littérature jeunesse avec une approche résolument originale. Ces parutions, issues d’une réflexion profonde sur la pluralité des lecteurs et lectrices, invitent à repenser ce public et les ouvrages qui lui sont destinés. Christian Bruel a édité et écrit des ouvrages étonnants, politiques et politisants, parfois irritants ou subversifs mais dotés d’une exigence et d’une richesse singulière.   

“De même que je déteste les livres « pour » la jeunesse qui semblent s’adresser à un lecteur-cible en tant que représentant de sa classe d’âge et non à un lecteur à part entière, il me semble que je détesterais des albums publiés par un éditeur qui déclarerait « aimer » son lectorat. Au-delà d’une flagornerie commerciale, j’estime qu’il y aurait là un grand danger de condescendance démagogique et la quasi-certitude de rencontrer des productions flattant les lecteurs, ainsi fantasmés, dans le sens du poil. Le lecteur, quel que soit son âge, est un partenaire du risque éditorial.”3 

Cette vision permet, en plus de repenser l’audience jeunesse, de se pencher sur la division des publics qui peut à la fois brider la création, et favoriser une incompréhension entre public fantasmé aux aspirations idéalisées et des artistes dont on exige une production calibrée.   

De même, dans le roman-photo il a tôt été fait d’esquisser l’image d’un public féminin qui ne serait désireux que de romance, de légèreté, de prince charmant… Sans questionner plus avant ces aprioris. En exemple, dans Roman-photo, la réflexion de Christophe Bier repose sur la représentation d’un lectorat fondamentalement scindé en deux, aux désirs antagonistes. L’auteur émet l’hypothèse d’un lectorat féminin qui oscillerait entre “sadisme” et “masochiste” à travers les parutions de romance tels que Nous deux.4 Quant au lectorat masculin, il porterait son intérêt sur des ouvrages érotiques ou pornographiques. Une assignation genrée classique qui pense le public en deux blocs monolithiques irréconciliables. Cependant, comme l’écrit Jan Baetens : « au début des années 1960, 42 % des lecteurs de Nous Deux, leader de marché avec plus de quatre millions de lecteurs hebdomadaires, sont des hommes. […] De toutes ces données, on peut conclure sans peine que le lectorat du roman-photo est différent de l’image qui en est souvent faite – et qui prend parfois la forme d’un portrait-robot caricatural (femme d’âge moyen, socialement et géographiquement isolée, peu éduquée, sans la moindre indépendance économique, et j’en passe).”5   

 C’est donc avec cette liberté de ton et la volonté de s’adresser à un public multiple et exigent que Christian Bruel et Xavier Lambours ont conçu La mémoire des Scorpions 

Si Christian Bruel a beaucoup œuvré avec les artistes Nicolle Claveloux ou Anne Bozelle ; pour cet ouvrage, il s’est accompagné du photographe Xavier Lambours. Photographe talentueux ayant reçu de nombreux prix notamment Le prix Niépce Gens d’images en 1994. Xavier Lambours est un photographe portraitiste. Au cours de sa carrière il a eu l’occasion de travailler pour de grands médias tels que Charlie Hebdo, Hara Kiri, Libération, Le Monde, Télérama, VSD, Géo, Les Cahiers du Cinéma... En 1989, il cofonde l’agence Métis qui participera à la création de nombreuses expositions et qui est partie prenante de la confection de La mémoire des scorpions.   

Il a participé à la création de plusieurs romans-photos, en tant photographe pour Charlie Hebdo, Hara Kiri ou Télérama. Pour la maison d’édition Le sourire qui mord, il a également participé à l’ouvrage Petite musique de la nuit avec Christian Bruel.  

Réinventer les codes du roman-photo

L’ouvrage propose une iconographie riche et ingénieuse. Les photos, principalement en noir et blanc y sont très soignées et l’on apprécie, tout au long de l’ouvrage, les qualités plastiques du travail de Xavier LamboursLa photographie est à la fois narrative et symbolique.

Page 45, on s’arrête sur la beauté délicate de notre héroïne surcadrée, qui bien qu’enfermer par des diagonales, regarde vers l’avenir. 

Pour cet ouvrage, Xavier Lambours ne s’interdit aucun effet, ni le passage du noir et blanc à couleur, ni la surimpression, ni le flou de mouvement… Cependant nous n’assistons pas à une boulimie d’effets, mais à une iconographie qui s’adapte et qui, parfois, joue avec le récit dans un très bel équilibre.

Roman-photo La mémoire des scorpions écrit par Christian Bruel et Xavier Lambours, page 29.

L’originalité se retrouve également dans la mise en page. Philippe Abellard, le maquettiste de l’ouvrage, investit tout autant des mises en page sobres tirant vers le gaufrier des comics strip (p50) que des créations plus originales avec d’étonnants surgissements ou des images penchées, des objets détourés.

Une particularité majeure de l’ouvrage est le fait que les dialogues ne sont pas rattachés aux locuteurs. Nous avons l’habitude, dans les arts séquentiels, de voir les discours reliés à leurs émetteurs par le biais de bulles ou de phylactères. Dans cet ouvrage il n’en est rien. 

Le texte peut être attribué à une case, à une page ou à une double page. Ce choix participe du trouble de la lecture et il n’est pas rare que l’on se demande qui parle et si la parole a changé de porteur.   

Ce procédé original est générateur d’un certain sentiment de confusion. Cependant, il peut être très riche sous plusieurs aspects. 

En premier lieu, il laisse le lecteur ou la lectrice libre d’attribuer un propos à une iconographie ou à une autre, en cela il se libère de l’aspect illustratif (parfois figé) du roman-photo et invite le lectorat à être plus actif dans sa lecture. De fait, ce choix permet de partager, pour partie, la charge auctoriale à chacun et chacune.

En second, cela offre au maquettiste et au photographe une plus grande liberté. Les mise en page de Philippe Abellard sont singulière et n’ont pas à répondre aux exigences d’attributivité. Ainsi la longueur du texte n’est plus une contrainte et les illustrations n’ont pas à s’inscrire dans les codes préexistants.  

Certaines pages ne disposent pas de cases, Xavier Lambours ne se contente pas de plans moyens et investit une grande variété de cadrages, les dialogues ne sont pas rythmés par les habituels champs/contre-champs. 

Ensuite, cela nous met dans une situation analogue à celle de l’héroïne. Tout comme Mu qui, amnésique, peine à comprendre son nouveau monde ; nous nous trompons, nous interrogeons, nous relisons, nous nous perdons nous aussi dans ce nouveau dispositif littéraire. 

Enfin, cette désattribution participe du caractère malicieux de l’ouvrage car une fois la première lecture achevée, lorsque la fable et les enjeux de l’ouvrage sont compris, une relecture permet de mieux comprendre tous les échanges, de voir la maestria avec laquelle les auteurs se sont amusés du dispositif et déceler les indices cacher au fil du texte. Tout comme certains jeux vidéo ou certains jeux de société sont pensés dans un objectif de rejouabilite. La mémoire des Scorpions offre, est pensée dans une optique de relisibilité. D’ailleurs, dans sa malice, l’œuvre s’ouvre avec la phrase suivante : »c’est la fin de l’histoire » ainsi début et fin se confonde dans une lecture qui se veut perpétuelle.  

Image, texte, mise en page, Xavier Lambours et Christian Bruel ont (re)pensé tous les aspects du roman-photo dans le but de proposer une expérience de lecture complète et inédite.  

Un casse-tête saupoudré d’énigmes et enrobé de mystère

La Notion d’énigme commence avant même le début du récit. Le livre s’ouvre sur la distributiodu roman-photo tel un générique de film.  On y découvre un vocabulaire et des métiers que l’on retrouve dans le cinéma comme « l’assistant photographe », « le décorateur », « le casting », « le chef électricien », « le chef opérateur », « les figurants”, « la production »…. Tout en découvrant des termes rarement utilisés dans les crédits d’un roman-photo comme « l’équipe vidéo » ou « l’ingénieur du son ».  

On comprend également le grand de personnes que peut réclamer la confection d’un roman-photo, c’est bien une équipe de production entière qui a été mobilisée. Sont aussi mentionnés des partenaires remarquables tels que le journal Libération, La société Saint-Ouen II, le conseil général de Saint Denis, le centre national des lettres ainsi que quelques entreprises : Citroën, Mercedes, Via voyage… Ainsi, peut-on voir la proximité qu’il y a entre une production filmique et une création photo-romanesque.  

Beaucoup des personnes qui ont œuvré à l’ouvrages sont reconnues dans leur domaine. Claudine Bories fait partie des membres fondateurs de l’ACID (L’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion) qui propose, notamment, chaque année une sélection remarquée de films au festival de Cannes. Elle a également cofondé avec Jean-Patrick Lebel l’association Périphérie, qui est un centre de création consacré au cinéma documentaire dans le département de la Seine-Saint-Denis. Tsuyu shimzu, l’interprète principale a participé a des productions telles que Taxi 2, Samouraïs ou le film d’animation Renaissance. Sotigui Kouyaté a joué dans des films au côté de célèbres réalisateurs tels que Peter Brook, Bernardo Bertolucci, Jean-Jacques Beineix, Jean Teulé, Amos Gitai, Rachid Bouchareb ou Stephen Frears. Jacques Bonnaffé a été nominé de nombreuses fois aux césars ou aux molières. Yann Collette a joué dans des films d’Enki Bilal, de Robert Altman, de Jacques Rivette, de Philippe Garrel ou de Bernie Bonvoisin. Et il serait bien compliqué de résumé en quelques signes la carrière généreuse (gargantuesque) de Jean Benguigui.  

Cependant dans ces crédits se cachent déjà les premières d’interrogations. Qui est ce personnage de Harac qui est distribué en tant qu’ »éditeur ». Pourquoi mentionne-t-on la présence d’une équipe vidéo et son ? À quoi se réfère ce signe entouré d’un cercle ?  

En termes de genre, le roman-photo flirt entre le film noir et l’ouvrage super héroïque. Pour l’aspect super héroïque, on y trouve un antagoniste très antagoniste, qui déploie un plan de domination mondiale. Il est accompagné d’un homme de main dévoué qui ne craint pas la castagne.

Roman-photo La mémoire des scorpions écrit par Christian Bruel et Xavier Lambours, page P46.

On y découvre également des complots et de la magie. L’ouvrage s’achève sur un combat final menant à la destruction de l’antagoniste et au sauvetage des protagonistes.  

Les magnifiques photographies en noir et blanc de Xavier Lambours concourent à insuffler une esthétique de film noir. La narration, partiellement portée par le personnage principal peut faire penser aux récits en voix off de Walter Neff dans Assurance sur la mort (1944) ou Dwight « Bucky » Bleichert  dans Le dahlia noir (2006).  

L’action se situe dans un univers urbain et populaire qui sont souvent la toile de fond des œuvres noires. Et, si l’on ne cherche l’identité d’un méchant, il est tout de même question d’une (en)quête identitaire. 

Conclusion 

“les objets culturels sont différents. Il y en a qui invitent à la polysémie, Il y en a qui invitent à l’interrogation, il y en a qui invitent à la fonction de miroir de l’autre. Il y en a qui invitent à l’acte.” 6 

Christian Bruel 

Avec La mémoire des scorpions, Christian Bruel et Xavier Lambours ont créé un ouvrage sans double. Cet album visionnaire repousse nombre des frontières du roman-photo et de la littérature. C’est un objet culturel polysémique qui intrigue, désarçonne, émotionne, nous invite à lire, à relire, à rechercher, à mener l’enquête. 

Plus qu’une lecture, c’est une expérience qui nous est proposée celle de découvrir, la vie de son héroïne, Mu, en même temps qu’elle la découvre. Perdu dans un dispositif original, nous partageons son désarroi. 

 Christian Bruel et Xavier Lambours savent parfaitement jouer du rythme de l’ouvrage cachant parfois à la vue de tous nombre d’indices. La sensation de perte de repères peut générer par moment un sentiment de répulsion cependant, cette sensation est compensée par la richesse et la qualité des iconographies, par cette énigme existentielle, par la richesse des différents genres explorés : le polar, la science-fiction, le combat, la romance, l’ascension personnelle. Cette richesse et cette perte de repère nous place dans la position, d’enquêteur, de journaliste, de détective… ainsi lit-on plusieurs fois pour mieux comprendre, on revient en arrière pour rééclairer les situations originales qui se présentent à nous les unes après les autres et surtout, on détaille les images et le texte riches de multiples sens, jamais superfaitoire, et d’une grande beauté et technicité.  

Nous ressortons de cette lecture riche d’une vie, d’une histoire, d’une enquête. Et comme un « détective » nous avons appris en regardant la vie. 

Informations

1. Foire du livre de jeunesse de Bologne 

2. https://www.gallimard.fr/catalogue/la-memoire-des-scorpions/9782070565832

3. Les éditeurs de littérature jeunesse aiment-ils les enfants ?

4.CALAFAT Marie-Charlotte, DESCHAMPS Frédérique, Roman-photo, MUCEM, 2018.   

5. BAETENS Jan, Le roman-photo : fait par des hommes, lu par les femmes ?, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2022. 

6. Un sourire qui mord, Association française pour la lecture, 1984. 

 

La mémoire des scorpions 
Éditions : Collection Grands et petits livres, Le Sourire Qui Mord, Gallimard Jeunesse 
Épuisé   
Pages : 120 
ISBN : 2070565831 
Parution : 1991 
Format : 23,5x30cm

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