Présentation de l'auteur de roman-photo Marius Jouanny.

Passionné de bande dessinée et de cinéma depuis l’enfance, Marius Jouanny a suivi une licence de philosophie et science politique, puis un master bande dessinée. Depuis 2020, il se consacre à la réalisation de romans-photos et de scénarios pour des amis dessinateur·ices. En 2025, il conçoit un roman-photo, Désir de vacances, aux éditions Patayo. Spécialisé dans l’étude des romans en gravures, il participe à l’édition de Et l’île s’embrasa avec Ici-Bas. Journaliste, il écrit pour Casemate, Neuvième Art 2.0., Le Déssableur, Le Rayon Vert, et Les Cahiers de la BD.
Depuis Angoulême, il publie des reportages pour L’Humanité, Reporterre, CQFD , politis et La Charente libre. Engagé dans le soutien au peuple kurde, il a effectué des voyages aux Kurdistan irakien et turque en 2022 et 2023.

J’ai le souvenir d’avoir ressenti un fort a priori négatif pour le roman-photo en tombant sur les livres des éditions Flblb à leur stand de Quai des Bulles en 2018. J’avais alors 20 ans et je trouvais ça affreusement kitsch. Je ne comprenais pas du tout l’intérêt. Ce doit être la réaction de beaucoup de lecteurs de bande dessinée. L’année suivante mon avis a changé lorsque durant ma formation au master BD d’Angoulême, l’auteur Pierre Mischieri-Peillet m’a fait découvrir Gens de France et d’ailleurs de Jean Teulé, dans sa version éditée par Ego comme X. Ce qui m’a stimulé c’est la démarche de collage, car à ce moment-là je cherchais des manières de faire de la bande dessinée sans passer par le dessin. La trilogie Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan réalisé avec des collages de gravures de journaux m’a aussi beaucoup marqué à la même période. J’y voyais une approche du collage proche du roman-photo, et j’avais raison puisque le prochain livre de Raphaël Meyssan en sera un !

Quelles sont les qualités qui vous plaisent dans la discipline du roman-photo ?

Le roman-photo permet d’inventer des modes de représentation plus bruts que la bande dessinée ou le cinéma. Par exemple, piocher dans le réservoir inépuisable des vieux magazines pour réaliser des collages photos comme Jean Lecointre le fait, ça touche à notre inconscient collectif plus directement qu’un dessin. Et tous les documentaristes qui galèrent à financer leurs projets devraient se pencher sur le roman-photo. Ils y trouveraient une manière plus simple et moins coûteuse de raconter le réel. Le photojournaliste Vincent Jarousseau l’a très bien compris.

 

La photographie est devenu le médium démocratique par excellence puisque tout le monde l’utilise quotidiennement. Je trouve que cela donne un statut particulier au roman-photo : si on en donne une définition large, on pourrait y inclure les mèmes sur internet et certaines séries de photos qu’on peut envoyer à ses amis pour les faire rire. Le fait que le roman-photo soit déconsidéré et que peu de monde s’en empare rend la situation d’autant plus paradoxale ! Cela donne l’impression de défricher une contrée encore peu explorée. Peut-être peut-on plus facilement inventer des narrations et des rapports inédits entre le texte et l’image avec le roman-photo. Et lorsqu’en festival des lectrices sont attirées par mon stand parce que leur grand-mère lisait Nous deux, cela me convainc qu’il a un potentiel subversif que la bande dessinée a en partie perdu.

Comment concevez-vous vos romans-photos ?

Le premier roman-photo que j’ai réalisé en 2020, La dernière semaine avant la fin du monde, c’était avec des captures d’écran de plein de films, de la colle et des ciseaux. J’ai choisi Leonardo di Caprio et Kate Winslet en personnages principaux. Leo n’avait pas le temps que je le photographie moi-même, mais il m’a affirmé ensuite que mon roman-photo est le meilleur rôle de sa carrière. Malheureusement, j’ai perdu le SMS qu’il m’a envoyé…

Plus sérieusement, j’ai approfondi mon exploration du roman-photo lorsque j’ai voulu représenter un lieu de vacances familiales en Ardèche, une rivière qui a une grande importance dans mon histoire personnelle. J’ai mêlé des photos que j’ai prises sur place avec des photos du même endroit tirées de mes archives familiales qui ont 10 ans, 20 ans et même près de 40 ans pour les plus anciennes. Cela m’a permis de cultiver mon appétence pour le collage tout en travaillant la photographie numérique. Le livre s’appelle Désir de vacances et il a été publié aux éditions Patayo en janvier 2025.

Quelles sont vos influences artistiques dans votre pratique du roman-photo ?

Les deux principales ne sont pas connus pour être des auteurs de romans-photos : Roland Barthes et Hervé Guibert. Ils ont écrit de très belles réflexions sur les images et la photographie, l’un dans La chambre claire et l’autre dans L’image fantôme. Le second a même publié un roman-photo très intime sur ses deux grandes tantes : Suzanne et Louise. Et le livre de Roland Barthes Fragments d’un discours amoureux m’a servi de base pour concevoir un fanzine en roman-photo, Éloge du non vouloir-saisir. À eux deux, ils définissent un programme de la pratique de la photographie dont j’aimerais rester fidèle dans mes projets à venir.

Quels sont les projets que vous souhaiteriez réaliser en roman-photo ?

Mon credo, c’est l’introspection, les réflexions intimes dans toutes leurs formes possibles, que ce soit l’autofiction ou l’essai à la première personne du singulier. Pour l’instant, je n’ai pas de projet précis en roman-photo. Mais quand j’ai le temps, je travaille des idées autour d’une thématique pas très vendeuse : la mort. Il suffit de ressortir des photos de proches défunts pour comprendre immédiatement que la photographie entretient des rapports très étroits avec cet épineux problème existentiel. Il y aurait peut-être de quoi faire un roman-photo, histoire de soulager une bonne fois pour toute l’humanité de la tristesse du deuil et de l’angoisse de la mort. Quitte à faire du roman-photo sur son temps libre pour trois francs six sous, autant avoir un peu d’ambition, non ?

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